
Le diamant vert de Dresde, de 41 carats (Photo : Benjamin Bouchet)
La Folle Histoire du Diamant Vert de Dresde
Une visite privée du Château de Dresde nous a permis d’admirer le légendaire diamant vert, ce qui est un événement rare. Nous nous sommes glissés dans la Voûte Verte alors qu’elle était fermée au public et avons découvert comment ce diamant a survécu à des siècles de guerres, de drames royaux et à l’un des vols de bijoux les plus audacieux au monde. Même son système de sécurité recèle des secrets.
Il existe quelques diamants qui transcendent la gemmologie pour entrer dans le domaine de la mythologie. Pour moi, le Diamant Vert de Dresde en a toujours fait partie. Ainsi, lorsque le musée a invité The Diamond Collective à visiter le château de Dresde alors que la « Voûte verte » était fermée au public, afin d’observer le diamant de près et de s’entretenir directement avec son conservateur Dirk Weber, je n’ai pas eu besoin qu’on me le répète.
Le photographe Benjamin Bouchet et moi-même avons rencontré Dirk Weber un mardi matin au calme. Au lieu d’emprunter la grande entrée principale, nous nous sommes faufilés par une porte latérale discrète. Ce fut le premier indice qui nous a laissé penser que cette visite de musée n’allait pas être comme les autres. Nous allions découvrir les coulisses de l’un des plus grands trésors d’Europe, en commençant par le diamant que j’attendais depuis des années de voir de mes propres yeux.
Jusqu’à quel point peut-on s’approcher du Diamant Vert de Dresde ?
Le Diamant vert de Dresde occupe désormais une salle qui lui est entièrement dédiée au sein de la Nouvelle Voûte Verte, au deuxième étage du Château de Dresde, en Allemagne. Et oui, l’étage a son importance. La Voûte Verte d’origine, ce trésor historique qui a fait la renommée de ce diamant, se trouve au premier étage. Le Diamant vert de Dresde dispose quant à lui de sa propre salle à l’étage supérieur.
Vous entrez dans la salle, et le plafond diffuse une douce lueur verte. Devant vous, un carré éclairé semble avoir été découpé directement dans le mur. Et le voilà : le Diamant Vert de Dresde. Après tout le temps que j’avais passé à lire à son sujet, le voir de mes propres yeux me semblait irréel. Il y a quelque chose de presque troublant dans cette pierre : sa teinte vert pomme ne provient pas d’éléments traces comme le bore ou l’azote, mais d’une exposition naturelle aux radiations sur une durée géologique presque inimaginable.
L’une des premières choses que j’ai remarquées, c’était la vitrine, ou plutôt le fait que je n’arrivais pas à comprendre comment elle fonctionnait. Dans la plupart des vitrines de musée, on peut au moins deviner où se trouvent les joints, comment la vitrine s’ouvre ou par où on pourrait y accéder. Ici, il n’y avait rien de tout cela. Par curiosité, j’ai demandé à Dirk Weber si elle s’enfonçait dans le sol, s’ouvrait par l’arrière ou si elle donnait peut-être sur une pièce secrète. Il a souri. Il n’a rien voulu dire.
Apparemment, même le système de sécurité du Diamant Vert de Dresde recèle des secrets.

Le Diamant aux 300 ans d’Histoire Mouvementée
Cette aura de mystère convient parfaitement au diamant, car le Diamant Vert de Dresde a eu une histoire bien mouvementée.
Ce diamant pèse environ 41 carats et provient de la région de Golconde, en Inde, source légendaire de certains des diamants les plus célèbres de l’histoire. L’histoire connue du Diamant Vert de Dresde remonte au moins à 1722, date à laquelle un journal londonien en fit pour la première fois mention . En 1741, un marchand néerlandais proposait cette pierre à Auguste II le Fort, électeur de Saxe, lors de la foire de Leipzig. Son fils et successeur, Auguste III, finit par l’acquérir l’année suivante. Dirk Weber m’a expliqué que, d’après les sources de l’époque, son prix s’élevait à 400 000 thalers, soit environ le double du coût de construction de la célèbre église Notre-Dame de Dresde à la même période.
Vers le milieu du XVIIIe siècle, le joaillier de la cour de Dresde, Diespach, sertit le diamant dans le somptueux bijou où il se trouve encore aujourd’hui, entouré de diamants incolores qui rendent sa teinte verte encore plus irréelle.
Au fil des siècles, le Diamant Vert de Dresde a survécu aux bouleversements politiques, à la guerre et aux changements d’empires. Il a été mis en sécurité pendant la Guerre de Sept Ans, évacué à nouveau avant le bombardement de Dresde pendant la Seconde Guerre mondiale, emporté à Moscou par les forces soviétiques, puis finalement restitué en 1958.
Il y a les Pièces Rares… et il y a le Diamant Vert de Dresde
En tant que diamant vert naturel le plus célèbre au monde — et l’un des diamants les plus rares, quelle que soit sa couleur — le Diamant Vert de Dresde appartient à la catégorie très rare des diamants de type IIa, une classification qui désigne certains des diamants les plus purs chimiquement sur Terre. Seuls environ 1 à 2 % des diamants répondent à ces critères.
En 1988, le Gemological Institute of America (GIA) a établi son degré de pureté à VS1 et a relevé l’excellent état de conservation de son polissage et de sa symétrie — un exploit d’autant plus remarquable que la pierre a été taillée avant 1741. À l’état brut, elle pesait probablement plus de 100 carats et, fait inhabituel pour un diamant vert, elle semble être issue d’un cristal brut allongé et intact.


Les 400 Millions de Dollars que les Voleurs de Diamants n’ont pas Réussi à Dérober
Comme tant d’autres dans le monde de la joaillerie, j’ai suivi avec fascination le cambriolage de la Voûte Verte de Dresde en 2019. Tout était réuni pour en faire un film : des voleurs se sont introduits dans la Voûte Verte dans l’obscurité du petit matin, ont brisé des vitrines et se sont enfuis avec un ensemble exceptionnel de joyaux en diamants du XVIIIe siècle.
Un détail souvent repris veut que le diamant vert de Dresde ait échappé au cambriolage parce qu’il était prêté au Metropolitan Museum of Art de New York. C’est vrai. Mais l’histoire ne s’arrête pas là.
Même si le Diamant vert de Dresde s’était trouvé à Dresde ce matin-là, m’a expliqué Dirk Weber, les voleurs n’auraient de toute façon pas pu s’en approcher.
Le cambriolage a eu lieu au premier étage, dans la Voûte Verte historique. Le diamant vert de Dresde se trouve à l’étage supérieur, dans la Nouvelle Voûte Verte . Selon Dirk Weber, les malfaiteurs ne disposaient que d’un seul accès aux collections du premier étage. Ainsi, même si le destin a certainement joué en sa faveur en plaçant le diamant à New York à ce moment-là, ce n’est pas son transfert au Met qui l’a réellement sauvé.
Pourtant, le rez-de-chaussée s’est révélé bien plus vulnérable qu’on ne l’avait imaginé.
Dirk Weber a expliqué que, lorsque le musée avait installé le verre blindé d’origine, la technologie de l’époque imposait un compromis entre protection et visibilité. Un verre suffisamment épais pour assurer une véritable protection des bijoux les aurait rendus presque impossibles à voir clairement. Le cambriolage a démontré que ce compromis ne suffisait pas. Aujourd’hui, le musée utilise un verre de remplacement offrant un niveau de sécurité nettement supérieur, tout en permettant aux visiteurs d’admirer clairement les bijoux.
Mais il y a un autre rebondissement : les voleurs n’étaient apparemment pas particulièrement calés en diamants.
Parmi les nombreux ensembles de parures ornées de boutons en diamant, ils ont emporté certains des exemplaires les moins importants plutôt que les plus précieux, ce qu’un œil averti aurait remarqué immédiatement. Dans les jours qui ont suivi le vol, Dirk Weber et l’équipe du musée ont dû se livrer à un travail minutieux d’inventaire des objets manquants. Cela impliquait de passer en revue les photographies et les archives historiques, de compter et de mesurer chaque diamant dans des bijoux qui en comptaient parfois plus d’un millier.

Dans l’Ecrin Ultime
Si vous n’avez jamais vu la Voûte Verte, il est difficile de vous faire comprendre à quel point elle est extravagante. Les salles sont somptueuses, théâtrales et ne ressemblent à rien d’autre. Des artisans les ont reconstruites après leur destruction pendant la guerre, et en les parcourant, on comprend aisément pourquoi Auguste le Fort a créé ce lieu non pas simplement comme un coffre-fort, mais comme une démonstration de puissance, de savoir-faire artistique et d’émerveillement.
Et voici ce qui m’a particulièrement plu : au XVIIIe siècle, cela fonctionnait vraiment de la même manière qu’aujourd’hui. Tandis que les souverains de Saxe vivaient à l’étage, les visiteurs pouvaient payer leur entrée au rez-de-chaussée et admirer les trésors. Debout là, aux côtés de Dirk Weber, contemplant les mêmes salles et bon nombre des mêmes bijoux, je ne pouvais m’empêcher de penser qu’il y a 300 ans, les visiteurs entreprenaient pour l’essentiel le même pèlerinage.
Le musée a rouvert ses portes depuis le cambriolage, et les conservateurs ont remis en exposition la plupart des bijoux retrouvés. Pourtant, certaines pièces portent encore les traces des dégâts, et l’on remarque aussi ce qui manque. Dirk Weber nous a expliqué ce que les voleurs avaient dérobé, ce que le musée avait pu récupérer, ce qui avait été endommagé et ce qui reste encore introuvable.
Parmi les pertes les plus douloureuses figurent une extraordinaire broche en diamant en forme de nœud, datant d’environ 1782, qui fait plus de 20 centimètres de long et est sertie de 662 diamants ; un magnifique ornement d’épaule en diamant datant d’environ 1728, serti du célèbre diamant blanc de Dresde de 49 carats, accompagné d’un diamant de 39 carats, d’un autre de 21 carats et de nombreuses pierres plus petites ; ainsi qu’un imposant collier à deux rangs en diamants, serti de 37 gros diamants incolores, dont l’un pèse plus de 30 carats.
Nous avons évoqué avec optimisme la possibilité que certaines de ces pièces puissent un jour réapparaître intactes. Mais la réalité est plus cruelle : les voleurs démontent souvent les bijoux, vendent les pierres une à une, font fondre le métal et vont parfois jusqu’à retailler les gros diamants pour effacer leur identité.
C’est ce qui fait qu’un vol comme celui-ci représente bien plus que la perte d’un objet de valeur. Ces pièces ne sont pas importantes simplement parce qu’elles sont serties de diamants naturels. Elles incarnent le savoir-faire artistique, l’identité et l’histoire d’une culture.


Il faut Voir le Diamant Vert de Dresde pour Comprendre
Lorsque j’ai quitté le château de Dresde ce jour-là, j’étais encore plus fasciné par le Diamant vert de Dresde qu’avant mon arrivée. Il y a de nombreuses raisons d’être captivé par ce diamant : sa couleur incroyable, son origine, sa rareté. Mais ce qui m’a le plus marqué, c’est tout ce qu’il a traversé.
Et d’une manière ou d’une autre, il revient toujours.
Après m’être retrouvé seul face à lui et avoir entendu son histoire de la bouche de l’une des rares personnes à l’avoir réellement tenu entre ses mains, je suis reparti avec un regard différent sur le Diamant Vert de Dresde. Ce n’est pas seulement l’un des plus grands diamants de l’histoire. C’est peut-être l’un de ses plus grands survivants.
